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De part en part — Le partage de la nuit (2013)

Aparté 1 - Création pour un espace
Pièce pour trois à neuf danseurs - durée prévue 4 heures

Bien qu'elle fasse signe dans un espace donné, et bien qu'elle génère elle-même l'apparition d'un lieu et d'une présence, je vois la danse forclose dans le surgissement et dans le lieu qui la contient, tout comme une marche, quelle qu'elle soit, va à la rencontre inéluctable d'une limite ou d'une densité. Dans l'errance elle-même cette frontière s'instaure aussi peu à peu, malgré la sensation d'un départ, d'un aller vers et d'une orientation, c'est alors l'ouvert des pas qui se succèdent dans l'inexorable enjambement d'une ligne immatérielle.

Il y a toujours un mur, une frontière infranchissable. Mais à l'infini de la limite, je traverse, et je pénètre, déchiffre tout espace. Je comprends alors la danse, mouvement qui retient ou déploie le mouvement, comme le paradoxe d'une expérience de l'enfermement et de l'emprisonnement.

Toute extrémité est dans l'effort du dépassement ou dans l'indication d'une hypothétique mesure à distancer, à transgresser. Un espace restreint ou contraint n'est pas l'espace, mais permet de le concevoir, de l'appréhender, concept et sensation, au-delà ou en deçà, dans la spatialité.

L'espace le plus concret prend place dans le mouvement de l'inspire et de l'expire comme un équilibre sur une ligne autophage, comme l'espace d'un dedans sans rapport avec le dehors, mais avec le hors tout — une immensité. Cet espace est l'idée d'un corps en soi.

Un équilibre qui va et se développe sur le trajet, dans la marche, et qui perçoit la sensation de l'aller et de l'immobile comprise entre l'arrêt, la station, et l'obstacle, la limite ou l'impasse.

Les murs sont des lieux verticaux, des cimaises où se poseront éventuellement des signes. Des pages et des parois à la proximité informe et ouverte, des murs nus et dont l'inscription est indéfiniment à venir — objets et matériaux en attente d'une incidence ou d'un accident.

Si les corps dans un mouvement s'en approchent, alors que les murs sont juste « exposés », en aplats dans leur densité, nous pouvons imaginer que le signe qu'ils semblent alors induire à leur surface, et dans le rapport à venir aux corps, est de « l'autre côté », à l'envers de leur matérialité, dans un « outrepassement », et que la marge qui tient à distance le regard, juste au-devant d'eux et face à la paroi, pour voir et singulariser l'image, est le lieu 'un acte aveugle et divinatoire.

En délimitant un espace d'action dans cette marge, un espace performatif dans cet autour, ce contour, en dissimulant le regard de l'acte et de l'actant — celui du « performer » approchant ce rapport à la limite — aux regards voyeurs et voyants, nous amenons l'expérience du mouvement à une tension « dupliquante », tels une impression, une empreinte, un corps prolongé, reproduit, ailleurs comme ici, une présence dédoublée, d'une marge à l'autre, du rebord ici au rebord de l'infini. Le mur d'exposition est un morceau d'espace, il devient alors un axe et un passage, une bascule, mais aussi un soutènement, une frontière, et l'espace qui alors détermine la relation au regard dans son rapport à la limite et à l'image absente devient la matière même de la forme à venir. Le mur d'exposition exposé est dès lors le support et l'apparence de lui-même dans la transgression de sa propre image.



© 2008 Lucile Adam


La performance ainsi isolée dans son « dialogue » avec le franchissement, et dans sa relation à la limite, enclôt le visiteur et le transporte au coeur de cette sensation d'un corps étant-là et dans l'effort d'entrer ou de sortir à l'intérieur de l'existence qui porte ce corps à être-là.

Une expérience de l'enfermement, de l'emprisonnement, se résume à la capacité de se situer dans un lieu et d'identifier ce lieu comme espace d'existence et donc de s'y mouvoir. Accepter de ne pas sor tir de ce rapport, de ne pas s'en sortir.

En mettant en question la sensation de l'espace ici, avec ses accès et ses issues, en le projetant vers un espace dépassant, nous mettons la marge au centre d'une pratique de l'être-là-du-corps en ce lieu et dans son excès, nous décentrons le rapport aux limites et les transgressons concrètement dans leurs densités et leurs aplats. Nous opérons là un acte pictural dont le signe est absent, mais dont la présence vient à nous.

Acteur du signe, le corps, dont le langage est une tension à traverser et traversante, produit et induit le geste et l'attitude comme matière et applique les résultats de sa fabrication au vide qui le sépare de lui-même. Cet indentification et cette ubiquité viennent de l'effort qui se tend dans le franchissement incessant de la frontière.

Ce « geste » du corps est une peinture de l'invisible, une révélation de l'image en soi qui libère l'acte performatif dansé et l'ouvre à l'acte concret de son essence et de son existence dans un rapport, une matérialité. L'usage qu'il fait alors du lieu qui se renverse — se retournant et se détournant — est celui de l'être-avec dans l'altérité, car toute transgression est une communauté à venir et en quelque sorte une image et cette image le signe ouvert d'une perception dont l'émotion s'inscrit dans un devenir-acte, sa résonance et ses indices.

L'intention est d'emblée le rapport et ce rapport est ici identifié dans la complexité que suppose l'accueil d'une pensée chorégraphique et son acte au sein d'un lieu ouvert, d'un espace d'exposition, une galerie ou un centre d'art. La situation est celle d'un acte performatif dans un espace donné, mais qui n'est pas neutre dans sa fonction de lieu où s'exposent des principes formulant des images, leur désintégration ou leur absence.

Paradoxalement la limite nous situe, mais aussi elle nous destitue de notre corps — de notre corps vigie, de notre corps instrument mesurant l'illimité là dans un vertige. Nous faisons état d'un étant-là et du sujet nous décidons la demeure.

Demeure du sujet, espace dans l'espace réduit, contraint, ni limite, ni ouverture, mais hors de toute image ce qui acte l'image et la reçoit, s'en rend compte, la réfléchit à l'endroit d'une soudaine épaisseur de la matière et du vide, de la partie et du tout, hors de la totalité.

De la plénitude à l'aire tragique de notre déambulation, du va-et-vient à la provenance incessante, de l'oscillation face au passage, nous reconnaissons la structure dans laquelle nous sommes enfermés ou dans laquelle nous apprenons à habiter. Être ainsi en rapport, ainsi en relation, avec l'espace délimité où s'acte et se repère la limite et sa transgression, se conjugue avec le désir d'infini qui n'est autre que le désir d'être là.

« De part en part », définit une projection de l'espace et de la présence à travers la limite qui est l'axe même de la représentation. « Le partage de la nuit » est une métaphore de la conscience en acte qui éclaire le dispositif performatif et indique un langage corporel non analogique, langage qui témoigne d'une relation avec le sens que cette mise en situation provoque. « Aparté » est ce qui à part est dit, « de part en part » montré, et qui agit comme commentaire de la performance, incidence de l'action sur elle-même, élucidation formelle, commentaire chorégraphique, de ce qui a lieu dans l'expérience d'une situation extrême et concrète face à la limite.

Pour faire l'expérience de cet enferment et pour en « sortir », la dépasser, hors le principe actif du rapport qui s'instaure entre le corps et la limite et qui fait de la transgression immatérielle la consistance même de la densité d'un être-là-du-corps, nous signifions l'aparté comme un moyen hors-jeu, hors normes. Cet indice, dans la confidence, est le principe actif de l'écriture chorégraphique du projet : « De part en part — le partage de la nuit ».



© 2008 Lucile Adam


Rien ne peut apparaître qui ne soit menacé d'être également et aussitôt enfermé dans une interprétation analogique ou métaphorique ; aussi dans l'aparté, se formule le commentaire, le surligné, la ligne qui affirme, affine, le dessin et la tautologie, non pas dans un parallélisme, mais par une asymptote, là où le chemin à la fois se trace précis et s'évanouit, s'élargit dans un vertige. La seule métaphore qui vaille la peine d'être fabriquée et énoncée est celle qui alors dans son mouvement s'inverse et nous ramène à la chose en soi, à sa concrétude, ou qui nous pose à l'endroit lacunaire et initial de son énonciation et dont le sujet silencieux se révèle.

Dans un espace, centre d'art, galerie, friche, se construit une contre-architecture en mouvement. Un « appuyé » des corps sur les limites que signifient les murs définissant un espace dans un autre espace autour et inversé. Chacun de ces vides, de ces zones insaisissables, peut être considéré comme un lieu de monstration, à l'endroit, à l'envers, là où une capacité, un espace, peut recevoir et indiquer d'autres lieux, objets, images, concepts.

Dans cette qualité de capacité — de réceptacle et de virtualité —, située par une action chorégraphique, est posée la question de l'être-là-du-corps. Corps perçu à la fois comme agissant une monstration et comme participant à (et de) cette présence dans un espace où la problématique du dehors et du dedans est tension spirituelle, tension et abord du sens même de la question du regard et du franchissement, de l'acuité et de la clairvoyance. Ce qui dans le regard apparaît et disparaît simultanément.

Le visiteur attend la présence dedans ou autour dans un espace vide, il attend ce qui est annoncé ou non dans l'invitation qui lui est faite d'être-là. L'enceinte qui l'enserre et le contraint à une présence, ici et là, est définie par l'identité silencieuse du lieu où il se trouve. Ce qu'il est convoqué à voir ou à entendre n'est pas là, ni à l'extérieur, mais au-delà, de l'autre côté ou en deçà, à la surface du corps actant — dans son rapport à la limite.

 

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mise à jour : décembre 2011 | réalisation internet : studio loecsen