La création JONCTIONS interroge les notions de montage et d’articulation d’objets chorégraphiques isolés à l’intérieur d’une syntaxe et repérés en tant qu’unités de sens, en tant qu’unités sémantiques indivisibles. Elle opère dans le glissement de l’objet-forme à la matière-objet, et vice-versa, en tentant de questionner la résonance comme lien et l’interstice comme liant dans une spatialité, un espace composant la matière même de ces vibrations et de ces passages.
À partir d’éléments isolés (en solitude) témoignant chacun d’un indice ouvert — tels un signe, une lettre, un mot — une syntaxe minimale se construit au-dedans de la perception poétique, ainsi qu’au-dedans de l’objet qui alors la concerne, et va le pénétrant plus encore. Syntaxe minimale structurée autour de l’intime, de l’infime et de l’infinitésimal, perçu comme indivisible, invisible et inaudible, mais qui est l’extrait du sens en intuition, qui est de cette intuition elle-même le prédicat et l’ouverte signature. Sur ce territoire, sans lieu apparent, se condense tout le déploiement du sens, à la fois comme en deçà et comme au-delà mêlés, confondus, mettant ce qui s’inscrit déjà dans l’idée naissante, et pour qu’elle existe ainsi dans sa forme singulière, la notion de disparition. Paradoxe du vide à la plénitude assurée qui lorsque l’acte coïncide avec lui-même montre juste les contours de la présence. Le plein de la forme semble alors n’être qu’une empreinte.
Pour saisir l’épaisseur de cette empreinte et du trouble qu’elle instaure. Pour en exalter la chair, pour entrevoir l’apparition se faisant et non l’image asséchée, son résidu, qui prétendrait à un relief — n’étant plus en fait qu’une copie, photocopie, hors substance — il faut graver l’instant, être dans le creux autour, fabriquer du relief à partir du vide et laisser l’indice en l’état, en l’état à venir. Permettre au signe de s’engouffrer, de s’effondrer sur luimême, dans une présence insondable et d’en révéler la matérialité — matérialité influente et informe qui tend cependant à l’immobile, à la contraction de l’élan.
L’objet, l’idée, la forme — ou plutôt le contour — s’assemblent et s’organisent en un langage qui veut alors joindre le nôtre — de notre parole l’émanation. Il s’agit là d’approcher une opération similaire à celle qui se construit dans toute succession de signes, dans le successif et l’articulation — dans ce que nous appelons un langage — et de l’arrimer, de le relier à la langue en tant que voix. Le sens de l’objet acté, ou manipulé, tente de s’assembler à la parole, en s'accomplissant dans cet effort à tenter une « jonction » qui ne pourra exister pleinement que dans et par la tension du poème, en façonnant à nouveau le poème, dans la ciselure où s’incruste le signe.
La fulgurance de l’acte d’écriture, son immédiate acuité, se concrétise par des indices chorégraphiques minimalistes, et irréductibles, aussi ténus que des signes de ponctuation ou de conjonction dans un énoncé où la suspension, la syncope, annoncent et décrivent le rythme sémantique, non pas comme accompagnement, mais comme faisant lui-même sens, intonation, intention.
En extrayant de l’influx le signe qui s’y construit. En le construisant aussi par la mémoire d’une forme vide qui est la résonance de sa propre énergie. Nous collectons des unités de sens, de sensation, qui nous mènent à l’apparition progressive de matériaux isolés, tous reliés par la méthode qui les définit en tant qu’objets chorégraphiques et les place dans un champ de perception initial, inaugural où la part aiguisée de l’écriture est un conflit entre le mouvement et la forme, entre l’immobile et la spatialité. Partant de cette méthode nous questionnons l’instant, parcelle du temps qui est tout le temps.
Excaver, extraire, dégager et mettre en relief l’élément solide (et solitaire) qui est dans le flux à l’instant constant d’un instant unique, faire apparaître le corps qui perçoit et ce flux et la densité du signe. Lier par l’écriture la sensation aimantée qui attire à elle les particules d’une forme et le sens qui met en état de disparition la matière pour la survenance de l’idée et l’affleurement du contour.
En procédant par pénétrations vives, par infiltrations, perfusions, nous absorbons ce qui du temps relève de la conscience et nous transplantons sa nappe infinie en une forme apparente et délimitée dans sa structure : geste, attitude, sentiment d’une sensation. Nous nous arrêtons donc, dans un laps, et pour un temps, de marcher et l’espace est transmué en matériaux agissants et décrivant les termes d’un langage dramaturgique où s’exprime la tension entre deux limites : le vide et la lettre.
La lettre en tant que don du signe ouvert et le vide illimité en tant qu’espace à appréhender, l’un donnant le passage à l’autre et l’écart qui ni de l’un ni de l’autre ne s’aperçoit dans l’objet. S’opposent ainsi le mobile et l’immobile sur un seuil qui résout la contradiction dans une écriture, le corps étant ce seuil oscillant, le stylet de cette tension. La marque apparente de l’acte du corps est écriture, non pas seulement ce qui en est la part visible et qui s’adresse à une lecture quasi symbolique – et même si une abstraction s’y joue et crée un lieu – mais surtout la part invisible, l’entrevision qui voit justement le langage lui-même en sa fonction d’écriture, écrivant l’écriture : une grammaire.
Si Maurice Blanchot disait que « la littérature est à la recherche de ce qui la précède », toute écriture est en quête d'elle-même dans sa propre disparition, dans son effacement ; elle convoque alors la rencontre avec son propre reflet, tels un assemblage, une juxtaposition. Ce territoire qui fait place à l'écriture comme question est un acte où le poème des gestes est à fabriquer incessamment, se préoccupant d’écriture là où le signe déjà n’est plus.
JONCTIONS est une pièce évolutive cherchant le lieu et la possibilité de son existence comme l'écriture est à la recherche de la sienne dans l'articulation la prononçant et l’amenant à la voix. La création JONCTIONS s’incarne dans cette tension où le lieu d’être est à créer. Elle décline son processus sur un horizon comprenant plusieurs temps, des situations glissant les unes sur les autres. Pièce-dispositif pour un à quatre interprètes, elle questionne les modalités constitutives d'une pièce et propose de s'interroger sur ce qui précède l’acte et ferait écriture.
JONCTIONS Pièce-dispositif pour un à quatre interprètes
1er volet – Situation I – création 2011/12
2d volet – Situation II – création 2012/13
JONCTIONS – Situation I – création 2011/12 – durée 60’
Conception- chorégraphie - dispositif sonore - scénographie - lumière : François Laroche-Valière | Interprétation : Alexandre Galopin | Assistante chorégraphique : Marine Combrade | Collaboration au dispositif sonore : Frédéric Peugeot | Interprèteassociée : Emily Mézières | Collaboration artistique : Lucile Adam | Costume : Catherine Garnier | Régisseur général et assistant à la lumière : NicolasProsper | Conseiller technique à la scénographie : Antoine Garry | Projet et médiation : Thomas Peyres | Administration et production : Camille Trastour.
Production : Association Arcane-21 - Cie Studio Laroche-Valièr | Coproduction : Théâtre Brétigny, Scène conventionnée du Val d’Orge – Ville de La Norville. | Avec le partenariat du Festival Faits d’hiver et de Mains d’Œuvres, Saint-Ouen. | Avec le soutien de micadanses, Paris et du CND–Pantin, résidence de recherche.
La compagnie Studio Laroche-Valière est en résidence de création conventionnée DRAC Île-de-France à La Norville. La compagnie est en résidence longue au Théâtre Brétigny, Scène conventionnée du Val d’Orge, et à Mains d’Œuvres, Saint-Ouen. Dans le cadre de sa résidence au Théâtre Brétigny, la compagnie est associée au Centre d’art contemporain de Brétigny. La compagnie a bénéficié d’une résidence à micadanses, Paris, et d’une résidence de recherche au CND–Pantin.
La compagnie est soutenue par le Ministère de la Culture et de la Communication, DRAC Île-de-France, par le Conseil Général de l’Essonne et par le Conseil Général de Seine-Saint-Denis. Actions cofinancées par la Région Île-de-France.