Ici est d’une acuité et d’une actualité toutes particulières lorsque nous sommes sur le départ et que s’aperçoit le lointain.
Lointain jusqu’ici, non pas lointain là-bas, mais du lointain jusqu’ici. Mémoire d’une immensité hors frontières, hors du dehors, se rejoindre.
Corps d’une étendue infinie qui se replie dans le livre à écrire. La voix se dit dans le retour, à partir de l’élan, la marche solitaire des pas scandés compose le lien s’adressant au monde, à la communauté.
Soi dans le lointain, l’élargissement illimité du lieu où nous sommes. Corps de l’un vers l’autre. Soi allant au loin ainsi que l’instant se propage. Soi dans l’instant, la demeure du temps qui s’oublie, s’évanouit.
Pour le Projet 2 avenues, je voudrais saisir un mouvement pris entre “ici et là”, une manière
d’étirement du corps entre la provenance et l’éloignement. Mouvement retenu à partir d’une
orientation, d’une direction et d’une destination : une marche maintenue jusqu’au seuil de
son surgissement. La puissance et l’énergie, préfigurant ainsi l’acte du corps, insufflent à
la présence une intensité ouvrant l’espace d’un instant continu nommé corps du temps -
mouvement du corps.
Ce corps situé dans l’espace de son appréhension n’est pas une métaphore, il n’est
pas non plus une fiction, mais il est présence : objet-sujet de son intime avènement.
Si le corps se maintient en deçà d’une nomination, d’une marque qui serait sa
signature, c’est qu’il est avec la poésie la “pensée-même-en-acte” et cela sur le
territoire le constituant comme perception et comme conscience. Le territoire de
son acte, de ses actes. Le corps se risque à penser le réel en deçà d’un nom qui
l’appellerait, dans la contrée du silence où le recueillement s’achemine vers l’acte
“en puissance” qu’est la poésie.
Le mouvement ainsi visité et recueilli, en s’immisçant dans l’instant et le creusant, en y
faisant sa demeure, convoque une autre catégorie temporelle où la mise en espace et le
lieu du corps sont unité. De cet axe du corps, tendu vers l’acte, se propage la présence
jusqu’à l’illimité. Tout mouvement porteur d’un geste peut alors s’inscrire dans l’évocation
poétique de son propre surgissement. Il est le sens en acte, sa monstration.
Par cette orientation, cet “aller vers”, et la destination s’ensuivant, je souhaite maintenir le
corps dans un état de vigilance, lui permettant d’accéder à la conscience poétique de son être-là. Cette oscillation entre “jusque-là”, au-devant, et “jusque là-bas”, s’éloigner, donne
au corps le volume de l’espace où il demeure ; elle fonde le lieu illimité de la perception,
invitant la présence à révéler un autre espace, une autre catégorie où le temps est destitué
de sa mesure, de sa linéarité et de sa narration, vers une autre temporalité.
Cette situation provoque une relation intime entre le lieu du corps qui se montre et la
présence, comme un passage soutenu entre l’être - l’être à soi - et l’étant qu’il devient ; tout
comme l’étant, déjà donné, joue de son être - son être-là - et fait signe à l’endroit du silence.
En insistant sur le lieu du passage à l’être - l’être-ici -, je tente de qualifier la présence
comme objet de son acte propre. Se nourrissant d’elle-même, elle fait grandir et entendre
un autre espace, l’espace de son identité silencieuse. C’est alors dans la radicalité de
son “être-là” que le corps porte le lieu de son propre avènement et que la perception qui
l’anime se livre à l’abîme de la représentation, au vide de son image, à sa transparence.
Le corps est mis en état de “milieu”, ainsi traversé par toutes les directions. À la fois il trace
la possibilité infinie du plan et instaure en lui-même un autre espace, une autre catégorie,
qui se résume à la nomination de son endroit, “ici”, où l’acte se fait et s’actualise. Cette
transversalité s’applique à la notion de présence révélant une catégorie temporelle hors
de toute durée ou dont la durée est infinie, potentielle. L’instant est identifié sans espace
délimité et sans linéarité, il est un “non-espace” du lieu représenté tout en étant une autre
catégorie du lieu même où le corps s’anime. Un espace où s’annonce la présence et sa
condition existentielle, posant la perception première de l’acte comme “passage”.
Ce milieu - le centre d’un lieu d’où émane le champ du possible - est l’état où la subjectivité
devient son propre objet dans sa relation à l’acte, il est l’indice absolu de la perception qui,
avec le sens se dévoilant, se révèle et engage un acte poétique.
Acte de résistance, de retenue, acte de présence, où ce qui est “en-puissance”
provoque le rien de “l’avant-et-du-déjà”, tout comme il pénètre et engendre la totalité du possible.
Ce qui m’intéresse à cet endroit fondateur de l’acte et du sens, c’est que le corps soutienne
et supporte ainsi les images qui peuvent le recouvrir en deçà de toute représentation, il est
alors nudité essentielle : présentation.
J’ai choisi de voir et d’entendre la question de l’origine et du temps par l’image d’un corps
allant à destination. Image d’un néant qui va au néant, d’une origine à une autre origine,
d’une naissance à une mort, et qui préserve “l’ici” de sa nomination en prenant avec lui la
présence comme la puissance d’un acte qu’il agit et qui se fait à travers lui.
Cet acte est poésie, il appelle la voix qui s’intitule elle-même une “parole” en deçà et
en marge de toute syntaxe.
La condition première de cet état est l’étonnement et son écho l'inquiétude. Le corps et la
perception sont alors unité et cette unité est désir. Ainsi peut se constituer une matière qui
apparaissant comblera et informera toutes les images ; ainsi peut se construire un sens
complet du chemin, de la venue et de l’ailleurs, où “l’ici” croise une multitude de situations
périphériques, contingentes ou nécessaires, que nous appelons réalité. La multitude de ces
situations étant tissée sur la trame que forme alors le corps désirant, sans que l’espace de
son origine illimitée en soit altéré et que la fiction ne vienne définitivement le recouvrir mais
qu’elle participe ainsi à son intime avènement. Pour qu’à ce point “crucial” le réel rencontre
la réalité.
En montrant l’être-là et la matière du corps en mouvement, son ébauche existentielle, les
conditions dramaturgiques sont réunies pour aller à la rencontre de situations du désir - de
situations désirantes - alors impliquées dans une durée. Durée du temps se déroulant, telle
une parole énumérée, scandée, et durée qui donne à l’immobile l’amplitude d’un lieu investi
de présence - son continuum. Ainsi les deux catégories, celle d’un temps illimité, au creux
de l’instant, qui contredit la durée, et celle d’une durée linéaire, qui est le temps de l’attente
où se montre l’image, coexistent ne formant plus qu’une seule entité - qu’un seul domaine
au double visage.
Le temps est qualifié par le silence de l’instant où l’instant est silence. Ce silence n’est pas
un mutisme où s’accumule la confusion du discours, il est la puissance de l’émergence,
le retrait et le recueillement, le flux et le reflux, la respiration et l’inspiration. A-t-on jamais
pensé à l’en deçà qui toujours se prépare, à cette annulation soudaine de toutes les
représentations, lorsque alors se déploie l’espace du possible avec toute la puissance de
l’endroit qui ne cédera rien à l’illusion ? A-t-on vraiment pensé l’écriture du silence ?
Il n’y a pas de silence
Penser n’est pas silence,
une chose n’est pas silence
la mort n’est pas silence.
Etre n’est pas silence
Aux alentours de ces faits
il n’y a que lambeaux de nostalgie :
la nostalgie du silence
qui peut-être un jour exista.
Ou peut-être n’exista jamais
et peut-être devons-nous le créer ?
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Une invasion de paroles
tente d’assiéger le silence,
mais, comme toujours, échoue.
Elle essaie alors de coincer les choses
qui habitent le silence
mais n’y arrive pas davantage.
Elle va finalement encercler les paroles
qui cohabitent avec le silence,
alors se produit l’imprévu :
le silence se convertit en paroles
pour mieux protéger les paroles
qui cohabitent avec lui.
Et pendant que l’invasion des autres paroles
se dissipe comme un souffle furtif,
l’insolite s’accomplit :
les paroles qui restent
ressemblent alors beaucoup plus au silence
qu’aux autres paroles.
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(...)
le chemin,
plus que le chemin,
c’est un lieu,
un lieu pour se trouver là,
comme en tout lieu,
un moment seulement.
D’autre part,
tout lieu est aussi un chemin,
bien que nous rêvions de nous arrêter là.
(...)
les miroirs forment en leur fond
la stupéfiante figure
d’une bouche qui n’a nul besoin
de paroles pour nous parler.
Nous comprenons alors seulement
que le plus minime des reflets
est une image de l’origine,
un écho du silence inaugural.
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(...)
C’est la plus pure clarté :
s’étonner du rien.
Le rien s’étonne du rien.
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(...)
concentrer plus encore ce qui n’existe pas,
ce qui existe à peine
et les points de suspension
du peu qui existe,
pour entrer l’ombre d’une forme
sur l’impensable soif de l’informe.
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Roberto Juarroz Extraits de la “Onzième Poésie Verticale”.
Traduction de Fernand Verhesen,
Paris, Lettres Vives, 1990.
Silence. A la surface. Silence au creux. Juste de l’innommable. Silence. Je, c’est ainsi,
s’ouvre sans suite. Un écho se formant. Un corps. Une fumée fixe du signe. Là, un autre
signe s’informe. Un autre corps s’étire. Silence autour, à la périphérie, dans la giration des
gestes et des mots. Milieu du silence, une voix silencieuse. Plus de silence, beaucoup
plus. Pour un retour au silence, un silence neuf. Le silence de son apparition. La voix
d’un corps, le seuil où il se tient. Passage du silence. Une avancée, une abondance
s’ébauche. Un silence s’illimite. Et c’est la plénitude d’une autre voix. La chair d’un autre
corps. Autre silence. Différence de l’appui des mots sur le silence. Du silence des gestes
dans le fracas de fragments invisibles. Un corps, une solitude. Et le silence se tait. Et le
silence prononce avec la voix, signe avec le corps d’un autre mouvement. C’est le fluide
du silence et la trace des pas sur la jetée d’un silence qui s’avance.
FLV.
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